Iran/nucléaire.

Iran - Entretien du ministre des affaires étrangères, M. Laurent Fabius, avec « Europe1 »

(Paris, 25/11/2013)

Q - Le président de la République et vous-même avez sans cesse prévenu qu’il n’y aurait aucun accord sans l’engagement de l’Iran à renoncer à l’arme nucléaire. Est-ce qu’elle s’y est vraiment engagée ?

R - Oui, c’était expressément prévu dans le préambule de l’accord. Il y a deux termes fondamentaux pour comprendre ce qui est en train de se passer et la position de la France, c’est, en permanence, « avancée » et « vigilance ». Quand on regarde l’accord qui a été signé - qui est un premier accord -, ce sont ces deux termes qui sont importants. Avancée, parce ce que c’est en effet une avancée considérable ; et vigilance parce qu’on n’est pas au bout du processus, ce n’est qu’une première étape. Il va falloir à chaque instant contrôler l’avancée de ce processus.

Q - Ce matin, est-ce que vous doutez de l’Iran, est-ce qu’il faut croire en l’Iran ?

R - L’Iran s’engage à renoncer à la perspective de l’arme nucléaire, c’est clair et c’est net. Autant en matière d’énergie nucléaire civile, comme nous l’avons toujours dit, il peut avancer, autant pour l’arme atomique c’est non. Et puis, de la même façon - et c’est le point sur lequel les Français ont été extrêmement vigilants -, en ce qui concerne le stock d’uranium à 20 %, il va donc être neutralisé, en ce qui concerne l’enrichissement.

En ce qui concerne la centrale d’Arak, qui est dangereuse parce qu’elle est « proliférante » parce qu’elle dégage du plutonium qui peut être utilisé à des fins militaires, il est dit expressément qu’elle n’est pas prolongée ; elle est donc bloquée. C’est la première étape : nous avons à peu près six mois pour appliquer et vérifier cela. Il y aura une deuxième étape qui doit être l’accord définitif.

En permanence l’attitude de la France, le président de la République l’avait dit et je suis resté exactement dans cette ligne, c’est d’avancer parce que nous souhaitons une amélioration de la sécurité pour la région et pour le monde et être vigilant.

Q - Laurent Fabius, vous disiez ici même récemment : dans un an et peut-être moins, l’Iran aura une bombe. Est-ce que la menace s’éloigne ce matin ?

R - Non, je ne disais pas cela...

Q - Elle peut avoir la bombe.

R - Je disais qu’elle pouvait avoir la bombe et que par rapport à cela, il n’y avait malheureusement que deux voies possibles : la bonne voie qui est celle de la négociation, c’est ce que l’on est en train de faire ; ou bien on arriverait à des solutions qui auraient des conséquences désastreuses.

Q - Donc ce matin, il faut attendre de savoir si Téhéran respecte sa promesse ?

R - De la même façon, quand je parle de vigilance, c’est dans les deux sens, c’est-à-dire que Téhéran sera également vigilant sur le fait que nous appliquions nos engagements. Nous nous sommes engagés par exemple à alléger un certain nombre de sanctions ; c’est réversible. Il y a deux fois de suite une même expression utilisée et qui est importante, consistant à dire : tant que tout n’est pas réglé, rien n’est réglé.

Q - Mais est-ce que cela veut dire que pour la suspension des sanctions, il faut une décision de l’Europe...

R - Bien sûr.

Q - Une décision à l’unanimité, quand allez-vous le faire ?

R - C’est prévu. Dans quelques semaines, nous avons une réunion du Conseil des ministres des affaires étrangères et, sur la proposition de Mme Ashton, avec notre soutien bien sûr, nous proposons une suspension. Mais cette suspension de sanctions est limitée, ciblée et réversible ; c’est la même chose du côté américain.

Q - Le président Rohani a dit tout de suite après l’accord : « notre droit à l’enrichissement a été reconnu, l’Iran poursuivra l’enrichissement de l’uranium comme par le passé ». Il a mal lu l’accord !

R - Ce qui est garanti de part et d’autre, c’est un programme d’enrichissement. Ce n’est pas la même chose, le programme d’enrichissement et le droit à l’enrichissement dans des termes qui sont mutuellement convenus. Cela veut dire qu’il ne peut pas faire tout et n’importe quoi, il y a des limitations précises.

Q - Le civil oui, le nucléaire militaire non.

R - Exactement, c’est ce que la France a fait inscrire dans le préambule d’une manière totalement claire.

Q - S’il y a une suspension même partielle des sanctions, c’est à partir de décembre-janvier ?

R - Oui, cela va commencer au mois de décembre.

Q - Et à partir de là, est-ce que les industriels français, par exemple pour l’automobile, Renault, PSA peuvent considérer qu’ils sont autorisés à retourner en Iran, commercer et travailler ?

R - Il y a un certain nombre de sanctions qui sont suspendues. Parmi les sanctions, il y a effectivement l’automobile.

Q - Laurent Fabius, est-ce que vous êtes sûr que la France n’a pas cédé et lâché Israël, son allié ?

R - Je suis sûr que cette ligne d’avancée et de vigilance a été maintenue. Nous avons eu des contacts constants avec Israël. La semaine dernière, François Hollande était en Israël ; la visite s’est très bien passée. De même, M. Netanyahou, le Premier ministre israélien, est allé en Russie, il y a quelques jours.

Q - Il dit qu’il est inquiet.

R - Il nous a fait part de cette inquiétude, nous avons discuté d’une façon tout à fait ouverte. Il faut aussi comprendre le contexte, les autorités iraniennes font parfois des déclarations provocantes vis-à-vis d’Israël.

Q - Le guide suprême Khamenei...

R - Oui, vous vous rappelez, y compris la semaine dernière.

Q - Il dit la semaine dernière, au moment où vous négociez : Israël est voué à la disparition, il n’y a pas de quoi rassurer.

R - Non, bien sûr. Ce sont des provocations. Dans ce cadre-là, je comprends bien sûr la réaction d’Israël mais, en même temps, nous avons travaillé pour que la sécurité de l’ensemble des pays de la région - y compris Israël - soit mieux assurée.

Q - Mais est-ce qu’il n’y a pas la menace de frappes préventives, d’autodéfense de la part d’Israël pendant cette période des six mois ?

R - A ce stade, non, parce que personne ne le comprendrait.

Q - L’Arabie saoudite, les États du Golfe sont hostiles à cet accord parce qu’il renforce leurs ennemis chiites et conquérants. Et s’ils se livraient eux aussi à la prolifération nucléaire militaire ?

R - Non, ce n’est pas du tout leur intention. Il faut bien comprendre que l’objectif de cet accord : « avancer et vigilance ». Je le répète, on ne peut pas séparer ces deux termes l’un de l’autre. Nous souhaitons une amélioration de la sécurité régionale et mondiale. Or, tant que l’Iran était perçu comme un État qui pouvait fabriquer une bombe atomique et l’envoyer à un autre État, nous avions le contraire de la sécurité. On travaille pour démanteler cela et éliminer ce risque.

(...)

Q - L’Iran devient-elle maintenant une puissance régionale ?

R - C’est une grande puissance depuis longtemps.

Q - Est-ce que vous allez accepter qu’elle participe à la conférence de Genève, si elle a lieu, sur la Syrie ?

R - C’est un autre sujet, je souhaite que cette conférence ait lieu. Y participeront tous ceux qui accepteront le principe de cette conférence qui est de créer un gouvernement de transition, entre certains éléments du régime et l’opposition modérée. Si l’Iran accepte cet objectif, elle peut participer ; si elle ne l’accepte pas, j’en ai discuté avec le ministre des affaires étrangères, elle n’y sera pas. Elle dit qu’elle essaiera d’avoir un rôle positif. Le rôle positif commencerait par la non intervention du Hezbollah en Syrie./.

publié le 28/11/2013

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