Entretien du ministre des Affaires étrangères, M. Philippe Douste-Blazy, avec "TV5" (Paris, 8 septembre 2006)

Q - Merci de nous retrouver sur TV5-Monde, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy est avec nous sur ce plateau. D’abord, Monsieur le Ministre, vous allez vous rendre dans les Emirats Arabes Unis dès demain, pour une visite de deux jours. Qu’allez-vous dire aux Emiriens ? Apporter une aide financière à la reconstruction du Liban ? A-t-on vraiment besoin de cela ?

R - Comme vous l’avez vu, la phase est maintenant à la poursuite de l’accord politique mais aussi à la reconstruction. La Conférence de Stockholm a été un succès, avec 940 millions de dollars promis par l’ensemble de la communauté internationale mais, maintenant - et le président Chirac l’a demandé - il faut une seconde conférence qui sera celle de la reconstruction du Liban à long terme. Et pour cela, il faut des partenaires : les Européens, les Américains, mais je l’espère aussi, les pays du Golfe parmi lesquels l’Arabie Saoudite, et les Emirats Arabes Unis.
Je rencontrerai à Abou Dabi les responsables des autorités, comme le Cheikh Mohamed, afin de parler avec lui et d’évoquer l’avenir. Vous savez, la stabilité de la région ne dépendra que d’une possible reconstruction dans cet endroit du monde.

Q - La levée du blocus israélien crée beaucoup de rancúurs en Israël, on est toujours sans nouvelle des deux militaires enlevés. Cela reste-t-il un objectif réel ou à présent, il y a d’autres priorités ?

R - C’est un objectif qui est inscrit dans la résolution 1701, et la France appelle à la libération sans condition et immédiate des deux soldats israéliens. La résolution 1701 parle aussi du règlement du sort des prisonniers libanais qui sont aujourd’hui dans les prisons israéliennes.
En réalité aujourd’hui au Liban, le blocus israélien est levé. Nous avons accepté, le président Chirac a accepté, la demande de Kofi Annan au sujet de la participation de notre force militaire à la surveillance internationale des frontières maritimes. Le premier vol Air France de passagers a lieu aujourd’hui-même à Beyrouth, et il est très important que l’on puisse avoir, très vite, déjà les premiers signes d’une reconstruction.
En outre, l’embargo sur la livraison des armes est évidemment nécessaire, car on ne peut pas accepter l’idée que des armes continuent d’entrer au Liban.
Q û Ne demande-t-on pas trop à Israël ? Kofi Annan, dans le cas de 5.000 hommes seulement pour la FINUL, dit qu’il serait déjà possible d’obtenir un retrait total israélien. Israël ne peut-il pas obtenir d’autres garanties ?

R - Les Israéliens, il faut le reconnaître, depuis le 14 août, ont commencé ce retrait dans des conditions améliorées par un cessez-le-feu aujourd’hui respecté mais, il faut bien le dire, le gouvernement israélien paie ce retrait d’un lourd prix politique.
Ce double mouvement est inscrit dans la résolution que la France a fait voter, au Conseil de sécurité, qui prévoit à la fois le déploiement de l’armée libanaise au Liban-Sud et en même temps un retrait israélien.
Aujourd’hui, ce déploiement est en cours. Le premier bataillon arrivera courant septembre et le second à la fin du mois. C’est ainsi que la FINUL sera renforcée et que la résolution 1701 sera respectée.

Q - Et 5.000 hommes, cela suffira-t-il à assurer la sécurité dans le cadre d’un retrait israélien ?

R - C’est un premier pas. Comme vous le savez, des chiffres maximum ont été donnés.
Sur le plan politique, je voudrais dire un mot sur la participation de l’Europe parce que je suis profondément européen et que c’est l’Union européenne qui constitue la colonne vertébrale de la FINUL renforcée. Il y a 10 jours, nous nous sommes rencontrés à vingt-cinq, et nous avons décidé que, dans la FINUL renforcée, 7.300 hommes seront Européens. C’est un honneur pour l’Union européenne que de jouer ce rôle de stabilisation dans cette région.

Q- Pourra-t-on s’empêcher d’inscrire ou de souhaiter un vrai dialogue entre l’Etat libanais et Israël incluant le Hezbollah ?

R - Ce que je peux vous dire, c’est que le 16 août au soir, l’ensemble des ministres du gouvernement libanais ont voté une résolution pour dire qu’ils étaient d’accord avec la résolution 1701, ce qui implique qu’ils sont en accord avec tout ce qui est écrit dans cette résolution du Conseil de sécurité. Et qu’y est-il écrit ? Il y est écrit qu’il faut désarmer les milices. J’ajoute que parmi les ministre libanais, deux sont proches du Hezbollah.
En effet, je crois que l’idée française de transformer le Hezbollah - mouvement armé - en un mouvement politique, par un processus politique, c’est ce que nous devons obtenir. Je pense aujourd’hui qu’entre Israël et le gouvernement libanais, dont la souveraineté a été restaurée, tout est fait pour que l’accord politique soit durable.

Q - Le Premier ministre français, Dominique de Villepin appelait hier la Syrie à user de son influence. N’est-ce pas un premier pas vers un dialogue avec Damas que la France pourrait engager ou qui pourrait s’avérer inéluctable ?

R - Nous appelons, en effet, la Syrie à respecter la résolution 1701 tout comme nous l’appelons à respecter une autre résolution, la résolution 1595 qui établit la Commission d’enquête internationale sur les responsables de l’assassinat de Rafic Hariri, l’ancien Premier ministre libanais. La balle est donc dans leur camp, c’est à la Syrie et à ses autorités de se résoudre à répondre à la communauté internationale et à respecter pleinement et entièrement ces deux résolutions ainsi que la résolution 1559 qui demande le désarmement des milices et celui du Hezbollah.

Q - Nous sommes, je le disais, à trois jours du cinquième anniversaire des attentats du 11 septembre. Il y a ces négociations sur le risque nucléaire avec Téhéran, l’Europe et la France finalement, ne sont-ils pas un peu trop timorés par rapport à cette menace alors que les Américains sentent bien - il y a même parfois, une majorité dans les sondages - qu’une véritable intervention armée pourrait être nécessaire en Iran. Est-ce un risque ?

R - En matière de confrontation, il faut faire attention aux sondages. Aujourd’hui, nous sommes devant un sujet majeur. Les Six : Américains, Chinois, Russes et Européens, ont fait des propositions très positives sur le plan nucléaire civil, sur le plan politique et sur le plan économique. Nous avons dit aux Iraniens que nous leur apporterions notre soutien à la condition qu’ils suspendent les activités nucléaires sensibles.
La réponse de Téhéran est insuffisante et même ambiguë pour être au rendez-vous de la résolution que nous avons fait voter au Conseil de sécurité, le 31 juillet, et qui demande de suspendre les activités d’enrichissement.
Nous souhaitons pourtant dialoguer avec les autorités iraniennes afin de leur expliquer qu’il faut raison garder et qu’il faut à tout prix arrêter cet enrichissement nucléaire.

Q - Ne faut-il pas menacer réellement par des sanctions ?

R - Nous avons en effet expliqué qu’il y aurait des sanctions - article 41, chapitre sept ; c’est ce qui a été décidé le 31 juillet dernier. Mais pour qu’il y ait des sanctions, il faut une nouvelle résolution et la pire des choses serait que la communauté internationale se divise ; les Iraniens pourraient alors continuer leurs activités d’enrichissement nucléaire.
Nous pensons, la France en particulier, qu’il faut dialoguer avec l’Iran à condition qu’il entre dans un dialogue concret afin qu’à terme, nous puissions, au moment des négociations, atteindre l’objectif que nous souhaitons : la suspension de l’enrichissement de l’uranium.

Q - Deux mots justement concernant le 11 septembre : il y a des polémiques concernant des prisons secrètes où seraient détenus des auteurs possibles de ces tragiques attentats aux Etats-Unis. Le Premier ministre français a dit que la solution, face au terrorisme, ce n’était pas la guerre. Cinq ans après, quelle solution s’offre à nous ?

R - Nous sommes parmi les pays, qui dans le monde luttent le plus contre le terrorisme, à juste titre d’ailleurs. En France, le président de la République, le Premier ministre, le ministre d’Etat, manifestent la profonde volonté de lutter contre le terrorisme.
Nous sommes cependant attachés au droit international et je retiendrai des propos du président Bush, hier, évoquant les "ennemis combattants" des Etats-Unis, selon lesquels les Américains ont décidé - et c’est tout à fait normal - que ces "ennemis combattants" seraient protégés par les droits internationaux prévus par la Convention de Genève.

Q - Aujourd’hui, y a-t-il des Etats terroristes, des Etats qui font planer la menace d’un nouveaux "11 septembre" ? Où la menace se situe-t-elle ?

R - La menace se situe dans le sentiment d’humiliation, dans le constat de pauvreté, dans les maladies qui n’existent plus chez nous aujourd’hui parce que nous avons des antibiotiques, mais qui existent encore, et de plus en plus, dans les pays pauvres.
Ces populations qui reçoivent TV5, CNN ou BBC World voient les gaspillages dans nos pays et, en même temps, constatent qu’elles n’ont qu’un euro par jour pour vivre.
Alors, en effet, il y a des personnes qui profitent de la pauvreté et du sentiment d’humiliation de ces populations, en utilisant la religion ou autre chose, pour les dresser contre les démocraties.
C’est cela le sujet et c’est pour cela que nous avons créé UNITAID, avec le président Lula et le président Chirac ; il s’agit d’apporter des médicaments et notre aide pour lutter contre cette pauvreté.

Q - Monsieur le Ministre, vous parlez de pauvreté. Vous rendrez-vous au Darfour ?

R - Au Darfour, la situation est dramatique et de plus en plus inacceptable. Chaque heure qui passe intensifie la catastrophe.

Q - Vous avez parlé d’un véritable génocide.

R - Oui, le Conseil de sécurité des Nations unies, il y a quelques jours, a voté la résolution 1706. Elle vise à envoyer des forces onusiennes au Darfour. Ce sera d’ailleurs la plus forte, la plus importante force onusienne qui n’ait jamais existé depuis la création de l’ONU.
Le problème aujourd’hui, c’est que Khartoum ne souhaite pas ce transfert et nous considérons, au demeurant, que les autorités soudanaises sont souveraines. La France a toujours respecté la souveraineté des peuples. Il nous appartient de trouver un accord politique afin que Khartoum puisse enfin accepter les forces onusiennes, dans le respect de la souveraineté du Soudan.

Q - Encore un tout dernier mot Monsieur le Ministre, peut-il y avoir un consensus sur la politique internationale de la France ? Cela n’aura-t-il pas de conséquences sur la diplomatie française ?

R - J’espère en tout cas qu’il y aura un débat.

Q - Parlerez-vous d’une seule voix sur cette question ?

R - J’espère qu’il y aura un débat sur le plan européen ; il est normal que tous les candidats aient leur avis et qu’ils puissent l’exprimer.
Je m’aperçois aujourd’hui, en travaillant derrière le président Chirac qui fixe le cap, que la capacité de la France à parler d’une voix, parfois singulière, est majeure. Le fait que nous soyons indépendants sur le plan stratégique et sur le plan diplomatique est un élément majeur.
Une voix au Conseil de sécurité, notre dissuasion nucléaire, notre politique arabe, notre point d’équilibre entre le monde arabe et le monde anglo-saxon, c’est je crois ce qui fait la grande différence et la force de la France./.

publié le 12/09/2006

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