Discours du Premier ministre Manuel Valls lors de sa visite à Londres (6 octobre)

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Royaume-Uni - Allocution de M. Manuel Valls, Premier ministre, à Guildhall
Londres, 6 octobre 2014

Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Un Premier ministre français à la City, c’est un événement. Un Premier ministre français socialiste à la City, c’est une révolution ! Et je ne doute pas, un seul instant, que cette rencontre suscitera, surtout en France, de nombreux commentaires…
Mais venir ici à Guildhall, dans ce symbole de la City, dans ce lieu plusieurs fois détruit mais toujours reconstruit, dans ce quartier qui fait de votre ville un centre des affaires européen et mondial, quoi de plus normal !
Je remercie the City of London Corporation et Mme la Lord Mayor de m’accueillir.
Je sais qu’en anglais, on utilise le mot français « cliché ». Permettez-moi de voir dans cet exemple une illustration supplémentaire de la force de la langue de Molière…
Si ce mot français « cliché » a tant de succès, c’est peut-être parce que la France en a fait une spécialité…
Il y a notamment un cliché tenace qui voudrait que la gauche soit fâchée avec l’entreprise. Et que par conséquent, un Premier ministre socialiste ne devrait pas rencontrer des entrepreneurs, des institutions financières, pire des banquiers.
Rien n’est plus faux.
J’estime au contraire que mon rôle, dans les fonctions qui sont les miennes, c’est d’aller au-devant des acteurs économiques, de tous ceux qui créent les richesses dont nous avons besoin, sinon il n’y a ni emplois ni progrès social possible.
Cette vérité, je l’ai dite en France. Je l’ai dite, il y a quinze jours, en Allemagne. Et je suis heureux - merci pour votre invitation ! - de pouvoir l’exprimer avec force devant vous.
Ma présence ici, c’est l’occasion de vous expliquer les reformes que mène la France. Celle aussi de vous tenir un langage de vérité sur l’avenir du projet européen et sur la place que doit continuer d’y prendre la Grande-Bretagne.
1/ Une France qui avance
Mesdames, Messieurs,
Je lis votre presse ; je regarde et j’écoute ce qui se dit sur la France. Et je sais faire la part des choses entre ce qui relève de la caricature et de la vérité. Mais je dois admettre que je vois trop souvent, dans certains de vos journaux, des préjugés, des partis-pris, des attaques ! Comme si pour certains, la France et le Royaume-Uni avaient besoin d’entretenir cette soi-disant rivalité…
Mais cela ne m’empêche pas de dire la vérité, d’examiner la situation avec lucidité.
C’est celle que j’ai pour mes compatriotes ; c’est celle que j’entends avoir pour vous ce matin.
Je voudrais vous parler d’un pays. D’un pays dans lequel les déficits publics sont trop élevés. D’un pays dont l’industrie a souffert depuis plusieurs décennies. D’un pays dont la perte de compétitivité des entreprises s’est traduite par la chute continue de leurs parts de marché. De quel pays s’agit-il ? De la France ? Du Royaume-Uni ? En fait des deux à la fois…
Oui, nous faisons face aux mêmes défis. Mais nous évoluons dans un cadre différent. La France est dans la zone euro, ce n’est pas votre cas. En France, les impôts ont augmenté pour réduire notre déficit public : 60 milliards en 4 ans : 30 milliards entre 2010 et 2012 avec la droite et 30 milliards entre 2012 et 2014 avec la gauche. C’est trop ! Je l’ai dit. Il faut donc réduire les impôts en France, notamment ceux qui pèsent sur nos entreprises. J’y reviendrai. Vous, vous avez choisi de ne pas les augmenter. Et votre déficit public est largement supérieur au nôtre. Mais la reprise économique a gagné en vigueur depuis un an dans votre pays. Et c’est une bonne chose ! 3 % de croissance en 2014, c’est le prix de vos efforts ! Ceux que la France doit entreprendre maintenant.
Aujourd’hui, en France, cette panne prolongée de la croissance génère des doutes, des interrogations. Et cette défiance pèse également sur la croissance. Car vous le savez bien, l’économie et la confiance sont intimement liées.
Faut-il se résigner à cela ? Baisser les bras ? Non !
La France est un grand pays, la cinquième économie au monde, la deuxième en Europe. Et, je veux le dire tout particulièrement aujourd’hui, dans ce moment de tension internationale, la France possède une diplomatie et des armées qui comptent. Elles nous permettent d’agir quand c’est nécessaire. Et même d’agir ensemble comme c’est le cas en ce moment même en Irak.
La France a de nombreux atouts. Je pense à sa jeunesse, à notre démographie positive et dynamique. Et moi, je sais que nous avons la force et les ressources pour relancer l’économie et redresser notre pays.
*
Provoquer le sursaut, réformer la France, oeuvrer pour le redressement : voilà ma feuille de route, ma mission, celle qui m’a été confiée il y a 6 mois par le Président de la République et par l’Assemblée Nationale qui par deux fois m’a donné sa confiance.
Réformer, c’est savoir où l’on veut emmener le pays. C’est fixer le cap. C’est faire ce que l’on dit et dire ce que l’on fait. C’est donc tenir ses engagements.
Le premier engagement, c’est restaurer la compétitivité de nos entreprises.
C’est le sens du pacte de responsabilité et de solidarité que nous mettons en oeuvre. Un effort sans précédent de 40 milliards d’euros sur quatre ans pour les entreprises en France doit permettre de baisser le coût du travail, de restaurer les marges, et de permettre à nos entreprises d’investir, d’innover, de repartir à la conquête de marchés et d’embaucher. Au premier janvier 2015, ce sera près de 10 points d’allégements de cotisations sociales pour nombre d’entreprises.
Certains appellent cela politique de l’offre. Les termes ont, je le crois, peu d’importance. Ce qui compte, c’est le résultat. Et je sais que ce message porte, ici au Royaume-Uni, où le pragmatisme n’est pas un vain mot. J’ai dit en France que j’aimais les entreprises. Je l’ai même dit en allemand à Berlin et toute la presse française s’attend à ce que je le dise en anglais chez vous. Et bien elle ne sera pas déçue : j’aime les entreprises ! My government is pro-business !
Le deuxième engagement, c’est le sérieux budgétaire.
Depuis trop longtemps - 40 ans ! - la France vit au-dessus de ses moyens. La réduction de la dépense publique - 57 % de notre PIB - est indispensable.
Un plan d’économie de 50 milliards d’euros est prévu sur trois ans, dont 21 milliards dès 2015. C’est un effort là aussi sans précédent. Certains, qui étaient encore au pouvoir en France il y a moins de trois ans, critiquent l’insuffisance de cet effort. Et pourtant, à l’époque, ils n’ont rien fait pour améliorer la situation. Ils ont laissé filer la dette publique. Proposer quand on est dans l’opposition 100 ou 150 milliards d’économie, quelle facilité ! Réformer oui, régresser non ! Nous baissons la dépense publique, mais nous maintenons nos priorités : éducation, sécurité, justice. Nous relançons la construction de logements et nous préservons notre système de santé dont vous êtes les premiers en Grande-Bretagne à souligner les qualités.
J’ai évoqué le mot fiscalité. Et la vérité, c’est de dire qu’il y a désormais trop d’impôts en France. Oui, il y a un risque de décourager l’envie d’entreprendre et de créer. Et je sais que cette question de la fiscalité française a un écho particulier à Londres.
Je sais que notre décision de taxer les très hauts revenus, à 75 %, a suscité des commentaires ici, parfois des caricatures. Beaucoup oubliaient de mentionner qu’elle
n’était que temporaire, pour deux ans. Cette taxe exceptionnelle n’existera plus dès le 1er janvier 2015.
Et pourtant, beaucoup ne s’y trompent pas. Ils savent que la France est un pays qui aime ses entreprises et qui aime aussi ses entrepreneurs… Entrepreneur, là encore, un joli mot français, que votre langue a d’ailleurs adopté. Xavier Niel, l’un de nos plus brillants créateurs d’entreprises, a d’ailleurs récemment qualifié la France de « paradis fiscal » pour les créateurs d’entreprises. Je lui laisse le choix de ce terme. Mais je sais que l’homme est intelligent ! Et sans doute pensait-il aussi au dispositif du « crédit impôt recherche », l’un des plus attractifs en Europe. Par ailleurs, je veux le dire devant vous - révéler un scoop ! - que les journalistes ici présents écoutent bien : un créateur d’entreprise cédant ses parts est désormais moins taxé en France qu’au Royaume-Uni !
Le troisième engagement, c’est mettre en oeuvre les réformes structurelles attendues depuis si longtemps mais toujours repoussées.
Un exemple l’illustre : la réforme territoriale. À la fin de cette année, le nombre de régions françaises sera passé de 22 à 13 ! Il y a bien sûr des blocages, des oppositions, mais nous devons dépasser ces conservatismes !
C’est dans le même esprit que d’ici novembre, nous déposerons un projet de loi visant à lever les freins qui entravent notre économie, qui pèsent sur l’esprit d’initiative. Cela passe par des propositions concernant le travail du dimanche notamment pour favoriser l’ouverture de nos grands magasins dans les zones touristiques, la simplification dans les entreprises de ce que nous appelons les « seuils sociaux », le rôle accru des accords d’entreprises par rapport à la loi, la modification des réglementations de plusieurs professions… Voilà les chantiers que nous ouvrons et sur lesquels nous avançons rapidement.
Je voudrais enfin dire un mot de l’importance que la France accorde à la question de l’attractivité.
Attractivité pour les investisseurs étrangers ; attractivité pour les sièges sociaux étrangers ; attractivité pour les talents étrangers… Attractivité pour tous ceux qui veulent venir s’installer en France. Je tiens à le dire au maire de Londres : si les Français sont les bienvenus à Londres, sachez que les Britanniques sont encore plus bienvenus en France ! Et notamment à Paris qui reste et qui entend rester la première capitale européenne pour l’accueil de sièges d’entreprises !
Et ici, au coeur de la City, je vous le rappelle : Paris est la première place financière de la zone euro, et la 7e au monde. Elle dispose d’atouts majeurs :
- Une épargne abondante ; le taux d’épargne des Français est de 16 % !
- La présence de grandes entreprises françaises et internationales ; Euronext représente 40 % de la capitalisation boursière de la zone euro !
- Des banques à la pointe de la technologie financière. Des représentants des établissements français sont parmi vous aujourd’hui !
L’intégration toujours plus forte de la zone euro est une chance pour Paris.
Et je vous invite, vous représentants de la place de Londres, à venir investir en France. Nos entreprises ont besoin de capitaux. La France a un tissu industriel solide, un cadre juridique stable, une politique d’innovation qui encourage les start-ups. Nous développons une French Tech particulièrement dynamique. La France occupe la première place en Europe pour l’accueil des investissements étrangers dans les activités industrielles. Alors, qu’attendez-vous ?
Mesdames, Messieurs,
Mon message est simple : la France est en mouvement. Elle se réforme. Bien sûr, réformer, ce n’est pas toujours facile. Mais quand la volonté est là, quand les objectifs sont clairement expliqués, alors il est possible d’avancer.
2/ Agir pour réformer la France, c’est agir pour l’Europe
Nous réformons la France, parce que la France en a besoin.
L’Europe, aussi, a besoin de réformes.
Pour dire les choses simplement : je crois que l’Union européenne se trouve à la croisée des chemins ; qu’elle vit l’un de ces moments historiques qui décident de ce que sera l’avenir.
Nous avons devant nous une alternative très claire : se résigner à sortir, pas à pas, de l’histoire ou, au contraire, nous ressaisir pour demeurer, face aux géants de demain, un continent de référence. Un continent capable de peser d’un point de vue économique, industriel, technologique, scientifique. Mais aussi diplomatique et militaire. C’est indispensable face aux menaces qui déstabilisent le monde. Et je pense en premier lieu à la menace terroriste.
Pour peser, il nous faut d’abord, nous Européens, rester unis et forts. C’est-à-dire ensemble. L’Europe s’affaiblit lorsque le régionalisme divise ses nations. Notre Europe a connu trop de fractures pour s’en autoriser de nouvelles. Et les électeurs écossais viennent d’ailleurs de faire le choix de l’union.
Nous devons poursuivre ce chemin que la France et le Royaume-Uni empruntent ensemble depuis votre adhésion à l’aventure européenne en 1972.
Je suis attentivement les débats qui agitent l’opinion britannique. Je connais les échéances des prochaines années qui pourraient vous amener à vous exprimer sur votre destin et sur votre avenir. Et je vous le dis sereinement et sincèrement : la France souhaite que le Royaume-Uni reste dans l’Union européenne. Je l’ai dit ce
matin à votre Premier ministre David Cameron ; je le dirai cet après-midi à Ed Miliband.
Être membre d’une telle Union, c’est un avantage. Cela confère également des responsabilités. Et c’est au Royaume-Uni de savoir quelle place il souhaite avoir, et quel rôle il souhaite jouer.
Je prendrai un exemple de circonstance… puisque je m’exprime au coeur de la City : celui des règles financières. Depuis le début de la crise, l’Europe a accompli, dans ce domaine, des pas de géant. Elle a créé des autorités communes pour superviser les banques, les assurances, les fonds de pension. Elle a contraint les banques à renforcer leurs fonds propres. Elle a mis en place des règles pour encadrer les rémunérations, pour renforcer la transparence et la protection des investisseurs.
Aujourd’hui, avec la mise en oeuvre de l’Union bancaire, les États membres de la zone euro et des pays qui souhaitent s’y associer vont plus loin. Avec le temps, les marchés financiers de la zone euro seront donc encore plus intégrés. Les règles seront de plus en plus communes.
Quel sera alors, dans l’avenir, le rôle de la place financière de Londres ? Je veux le dire clairement, car je sais que vous me comprendrez : le Royaume-Uni, et tout particulièrement la City, perdrait beaucoup à vouloir tourner le dos à l’Europe. Ce choix, il vous appartient.
Il y a cependant un choix que nous pouvons, et que nous devons faire ensemble : réformer l’Europe, pour remettre la croissance, la compétitivité et l’emploi au coeur de ses priorités.
La zone euro ne peut pas être la seule zone au monde où la croissance fait défaut. C’est pour cela qu’il faut une politique monétaire et de change qui stimule nos économies. En particulier un euro trop cher pèse sur la croissance. La BCE a fait un pas important. L’euro a baissé de 10 % depuis avril. C’est un coup de pouce bienvenu.
Mais il faut également une relance de l’investissement. Les besoins sont immenses. Dans le numérique, où nous n’avons pas su créer les champions européens aptes à rivaliser avec les géants américains. Dans le secteur de l’énergie, où tous nos pays sont confrontés au défi de la transition écologique. C’est d’ailleurs un secteur où les Français et les Britanniques ont tant à faire ensemble. Je pense en particulier à nos investissements communs dans le nucléaire avec le projet si important des réacteurs de nouvelle génération à Hinckley Point. Dans les infrastructures, secteur dans lequel nos deux pays ont su porter de grands projets à l’image du tunnel sous la Manche.
Relancer l’investissement en Europe, telle est la tâche à laquelle doit s’atteler la nouvelle commission. Son président, Jean-Claude Juncker, a proposé un plan de
300 milliards d’euros. Ce plan, qui doit solliciter des investissements publics et privés, il s’agit à présent, sans tarder, de le mettre en oeuvre.
Relancer la croissance en Europe ne signifie en rien renoncer à notre politique de sérieux budgétaire. La maitrise de la dépense publique, la réduction des déficits, demeurent des impératifs. Mais il faut savoir tenir compte de la situation exceptionnelle dans laquelle se trouvent les économies européennes. Il ne s’agit pas seulement de la France. Et c’est d’ailleurs ce message que j’ai adressé à la chancelière allemande, lors de notre rencontre à Berlin. L’absence de croissance, l’absence d’inflation rendent plus difficile la réduction des déficits. Il faut par conséquent en adapter le rythme pour ne pas verser dans l’austérité. La France ne demande pas d’échapper à ses obligations. Des obligations qui sont d’abord des choix qu’elle fait pour elle-même. La France veut simplement que l’on applique toutes les flexibilités prévues par les traités.
Réformer l’Europe c’est aussi la simplifier. C’est rendre son action plus lisible, pour la rapprocher des peuples, pour combler ce vide démocratique dont on parle depuis des décennies sans jamais réellement prendre les mesures adaptées. L’Europe doit se concentrer sur l’essentiel. Le grand défi de l’Europe, il est là !
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Mesdames, Messieurs,
J’espère vous avoir convaincu d’une chose : la France se bouge ; elle prépare l’avenir ; elle fait confiance aux entreprises. Mon gouvernement est pro-business !
Je connais la relation singulière qui lie la Grande-Bretagne à son partenaire français. Cette relation se nourrit de notre histoire commune, des épreuves que nous avons traversées ensemble. En cette année de commémoration des deux conflits mondiaux, je sais que les Britanniques et les Français, une fois encore, font l’expérience des liens intenses qui les unissent, à travers l’histoire. Et Londres, l’Angleterre, pour les Français, aura toujours ce petit parfum de liberté. Londres, c’est la patrie des Free French !
Je sais que Churchill et de Gaulle avaient eu ce projet, un peu fou, de rapprocher plus encore la France et la Grande-Bretagne. Ce sont les épreuves qui guidaient leur raisonnement. Alors, certes, nous avons nos spécificités, nos qualités, nos défauts. Mais moi je crois à la force de ces liens qui nous unissent. Ils sont économiques, diplomatiques, culturels aussi. Quand plus de 200.000 Français vivent dans le Grand Londres - dont certes beaucoup de footballeurs de talent ! - c’est bien la preuve que nos destins sont liés.
Je n’oublie pas non plus le leadership - tiens, un mot anglais ! - partagé par nos pays dans le domaine militaire en Europe. Ce partenariat sur la défense est une vraie richesse.
Une nouvelle fois, nous pouvons, nous devons agir ensemble pour nos deux pays, pour l’Europe et pour le monde.
Je vous remercie et je vous propose de débuter notre phase de dialogue./.

publié le 08/10/2014

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