Conférence de presse conjointe du ministre des Affaires étrangères, M. Philippe Douste-Blazy, et du ministre émirien des Affaires étrangères, Cheikh Abdallah Bin Zayed Al Nahyan - Propos de M. Douste-Blazy (Abou Dabi, 10 septembre 2006)

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais tout d’abord remercier Son Altesse le Cheikh Mohammed bin Zayed, ainsi que mon homologue Son Altesse le Cheikh Abdallah bin Zayed, et l’ensemble des autorités émiriennes pour la qualité de l’accueil qu’elles ont bien voulu me réserver et l’amitié qu’elles m’ont témoignée.

Cette visite s’inscrit dans le cadre d’une relation bilatérale ancienne et solide. Elle fait suite à la visite qu’avait effectuée en France, au mois de juillet dernier, Son Altesse l’Emir Khalifa bin Zayed. Elle témoigne de l’étroitesse de nos liens, et de l’importance que nous attachons, à Paris comme à Abou Dabi, au dialogue confiant et constructif qui existe depuis longtemps entre nos deux pays.
Je crois que le rythme de nos rencontres et de nos échanges, la convergence de nos points de vue sur l’ensemble des questions régionales et internationales, témoigne de la richesse et du caractère exemplaire de notre relation.

Lors de nos entretiens, j’ai tout d’abord tenu à rappeler à mes interlocuteurs le soutien de la France, en cette période troublée que connaissent aujourd’hui encore le Golfe et le Moyen-Orient, à la stabilité et la sécurité des Emirats arabes unis. Ce soutien passe par l’intensification de nos échanges politiques, mais aussi par le renforcement de notre coopération, notamment dans les domaines cruciaux de la sécurité et de la défense. Je vous rappelle à ce titre que nos deux pays sont liés, depuis 1995, par un accord de coopération en matière de défense, qui n’a cessé depuis de s’enrichir.

Dans le domaine de la coopération culturelle et éducative, son Altesse vient de le dire, plusieurs projets témoignent de la vitalité de nos échanges : l’implantation de la Sorbonne ici, à Abou Dabi, qui ouvrira ses portes à la rentrée, en est le fer de lance. Je me félicite également des discussions en cours entre l’Institut émirien de technologie appliquée et trois de nos principaux établissements que sont : le Lycée Louis-le-Grand, l’Ecole Normale Supérieure ou encore l’Ecole centrale. Dans les domaines des sciences physiques, des mathématiques et des sciences de l’ingénieur, nous avons une coopération importante. Ce projet viendra, je l’espère, compléter l’offre française dans l’enseignement supérieur, aux côtés de la Sorbonne, de l’Insead, de l’Esmod et de HEC.

Par ailleurs, vous savez que les Emirats Arabes Unis constituent, pour la France, un partenaire commercial très important dans le Golfe et dans le monde arabe. Nos échanges commerciaux se développent avec un grand dynamisme. Les exportations françaises aux Emirats progressent, notamment grâce à la vitalité de la communauté française implantée ici. Nos entreprises mesurent tous les jours la nécessité d’être toujours plus performantes dans leurs offres, sur un marché caractérisé par une forte concurrence et par le dynamisme et la diversité des projets qui s’y développent. Je suis accompagné de chefs d’entreprise français qui illustrent cette volonté de notre pays de répondre présent, sur la durée, à la demande d’une coopération économique plus forte.

Enfin, nous avons abordé l’actualité régionale et internationale avec mon ami et collègue, son Altesse le Cheikh Abdallah bin Zayed : le dossier iranien, bien sûr, si important pour la stabilité de la Fédération et du Moyen-Orient tout entier. La question du Liban, également, sur laquelle nous avons pu constater, encore une fois, l’importance d’une mobilisation de la communauté internationale pour préserver la paix et réussir la reconstruction. J’ai été d’ailleurs très intéressé par le souhait de la Fédération de participer à la reconstruction du Liban. Nous avons aussi évoqué la situation en Irak et au Proche-Orient, où la nécessité d’une relance urgente du Processus de paix israélo-palestinien demeure la priorité. J’ai pu recueillir, sur l’ensemble de ces questions, l’analyse éclairée de mes interlocuteurs, et j’ai constaté que nous partagions le même souci primordial de la sécurité régionale et internationale.

Voilà les principaux sujets de nos entretiens, et je conclurai en remerciant chaleureusement, sincèrement les autorités émiriennes et en particulier vous, Altesse, parce que vous nous avez reçus de manière si exceptionnelle, si agréable, dans cet esprit de dialogue et d’ouverture qui fait la force de notre relation.

Q - (A propos du dossier nucléaire iranien et du Processus de paix)

R - D’abord je voudrais vous dire que la France et les Emirats arabes unis ont pu constater qu’ils partageaient des visions communes dans le dossier nucléaire iranien. Cette unité de vue est un motif de grande satisfaction. Comme les Emirats Arabes Unis, la France privilégie la voie diplomatique et appelle les autorités iraniennes à faire le choix de la coopération et de la responsabilité.

Depuis le début, l’approche que nous avons retenue à travers la négociation, a été d’ouvrir une voie de sortie honorable aux Iraniens.
Mais les autorités iraniennes ne changeront pas de position si elles ne perçoivent pas une pression extérieure suffisamment forte.
Vous posez la question des sanctions. La perspective des sanctions est nécessaire pour les convaincre de notre détermination à nous opposer à la poursuite de leur programme d’enrichissement. Le mécontentement de la population iranienne devant la perspective de sanctions pourrait faire fléchir le régime.
En effet, le régime peut craindre des réactions de l’opinion publique. Si celle-ci était consciente du risque d’isolement de son pays, elle ne serait pas disposée à en payer le coût. En tous cas, le rapport remis par le Directeur général de l’AIEA, le 31 août, confirme que l’Iran ne se trouve pas aujourd’hui en conformité avec cette résolution.
J’ai plusieurs fois eu l’occasion de souligner que nous restions ouverts au dialogue. Téhéran doit comprendre l’importance de régler la question nucléaire par la voie de négociations. Les autorités iraniennes ont la possibilité d’ouvrir un nouveau chapitre des relations de leur pays avec la communauté internationale. C’est une chance unique qu’il leur faut saisir. A défaut, l’isolement de l’Iran sera accru et j’espère que les discussions actuelles entre Javier Solana et M. Larijani auront amené de manière concrète l’ouverture de négociations avec une suspension des activités d’enrichissement.

Concernant le processus de paix, je voudrais dire encore une fois ici notre grande inquiétude vis à vis de la situation humanitaire dramatique à Gaza. Je souhaite réaffirmer que la France et l’Union européenne n’ont jamais interrompu leur aide à la population palestinienne. L’Union européenne est le premier contributeur des Territoires palestiniens. Elle a largement financé la création des institutions de l’Autorité palestinienne. Elle a apporté un soutien sans équivalent à une population palestinienne qui vit, depuis près de quarante ans, dans le contexte d’une occupation pesante.
Donc, oui, il faut relancer le Processus de paix. Il faut être prudent en effet car, comme vous le savez, au Conseil de sécurité il y a déjà eu plusieurs échecs successifs. La pire chose serait la division de la communauté internationale et le président de la République, Jacques Chirac, l’a dit à plusieurs reprises récemment, il faudrait profiter des prochaines réunions du Conseil de sécurité pour redonner de l’impulsion au Quartet, qui lui-même, relancerait le processus de paix.

Q - Vous avez parlé de chances diplomatiques pour résoudre le problème iranien. Quelle serait la position de la France en cas d’une éventuelle intervention militaire américaine ou israélienne contre l’Iran ?

La situation au Liban reste précaire malgré le rôle qu’a joué la France pour arrêter la guerre. Quel serait le rôle de la France et des Emirats pour rétablir la situation politique, économique et jouer un rôle pour reconstruire le Liban demain ?

R - Concernant votre première question, notre objectif est d’abord, je l’ai dit, une solution négociée dans le cadre du système multilatéral. Je constate d’ailleurs que les autorités américaines se sont exprimées à plusieurs reprises et au plus haut niveau dans le même sens. Je me permets également de dire qu’il ne faut pas oublier ce qui s’est passé le 31 mai, où les Américains, pour la première fois depuis 1978, ont exprimé leur volonté via les Européens de tendre la main aux Iraniens en soutenant ce paquet positif, ces propositions positives et ambitieuses concernant le nucléaire civil sur le plan politique et sur le plan économique.

Ensuite, on peut se poser en effet la question de la confrontation. Je crois que plus que jamais le monde a besoin de pays qui ont en commun la même vision de respect de l’homme et de la connaissance de l’autre. La France fait partie de ces pays. La discussion que j’ai eue hier avec le ministre des Affaires étrangères des Emirats Arabes Unis, mais aussi avec Cheikh Mohammed, démontre que les Emirats Arabes Unis ont aussi cette vision en commun avec nous.

Comme l’a dit le président Chirac à plusieurs reprises, le choc des civilisations, ce n’est rien d’autre que le choc des ignorants : "Je ne connais pas l’autre, donc je ne le respecte pas, donc je l’affronte." Et je crois que notre grand projet éducatif et culturel avec les autorités émiriennes, ce n’est pas seulement pour dire qu’il y a une relation bilatérale entre la France et les Emirats Arabes Unis. Elle existe, certes, mais ce n’est pas le sujet. Le sujet est beaucoup plus fort, le sujet est politique. Il faut, avec l’éducation, avec la formation, avec tout simplement la culture, le respect des cultures de l’autre, enseigner aux gens le monde. C’est pour cela que j’ai énormément d’admiration et de respect pour ce qui se fait ici aux Emirats Arabes Unis, où l’on veut parfaire l’éducation des élites et de la masse. Cela change tout. Les mouvements radicaux ne se nourrissent que de l’ignorance dans tous les pays du monde et pas uniquement dans certains pays ou avec certaines religions. Je crois que la seule solution pour éviter la confrontation est dans l’éducation.

Quant à votre deuxième question sur le Liban. Comme vous le savez, la communauté internationale a été unanime pour fixer non seulement les conditions du cessez-le-feu immédiat mais surtout pour fixer déjà les véritables lignes fortes d’un cessez-le-feu durable, d’un processus politique durable. La résolution vise donc, à partir de l’établissement du cessez- le-feu, à permettre l’enclenchement d’un processus devant aboutir à une solution durable.
Ce processus passe en particulier par le déploiement au Sud-Liban de l’armée libanaise, c’est-à-dire la restauration de la souveraineté du Liban, que l’on ne connaissait pas depuis l’an 2000, avec l’appui, bien sûr, d’une FINUL renforcée. Il passe par la mise en place d’un embargo sur les armes à destination des milices et aussi par la levée du blocus imposé au Liban qui est devenu effective le 7 septembre dans sa composante aérienne et maritime.
Le désarmement des milices au Liban et donc, le désarmement du Hezbollah reste un objectif de la communauté internationale. Il ne pourra se faire que dans le cadre d’un processus politique inter-libanais.
Il faut aussi se mobiliser pour la reconstruction nécessaire du Liban. Comme l’a indiqué le président, le 28 août, une conférence internationale s’impose. La France y travaille. Elle pourrait avoir lieu à Beyrouth si les conditions étaient possibles. Elle pourrait avoir aussi lieu à Paris. Elle pourrait avoir lieu dans un autre endroit. Ce qui est important, c’est que l’on soit nombreux à vouloir reconstruire le Liban à long terme et j’ai été très heureux d’apprendre que, dès maintenant, des équipes des Emirats Arabes Unis étaient présentes pour travailler au Liban. Nous nous réjouissons de la vision partagée entre nos deux pays sur ce pays ami qui a tant besoin de vivre en paix, en toute souveraineté. Comme vous le savez, la France a agi là, comme agit toujours, en fonction de trois principes : le respect de la souveraineté des peuples, le respect de l’indépendance nationale, le respect de l’intégrité territoriale.

Q - (Question sur le Processus de paix)

R - Il me paraît aujourd’hui excessivement important de relancer le processus de paix au Proche-Orient. Pour plusieurs raisons : d’abord parce que la crise israélo-libanaise a pu, à un moment donné, faire passer le problème israélo-palestinien au second plan. Ceci est terriblement préjudiciable parce que, depuis que le caporal Shalit a été enlevé, il y a eu énormément d’infrastructures dévastées. Il y a eu plus de 200 morts, essentiellement des civils. Donc, pendant que les projecteurs étaient braqués sur la guerre du Liban, à juste titre, malheureusement le conflit israélo-palestinien continuait, loin des caméras.

Le résultat est que vous avez d’un côté ces violences, et de l’autre, vous avez, ce qui est absolument dramatique, près d’un million de personnes dans la Bande de Gaza qui n’ont pas été payées depuis plus de quatre mois et demi parce qu’ils dépendent de fonctionnaires qui eux-même n’ont pas été payés. Le président Chirac s’en est ému devant le président de l’Autorité palestinienne et aussi devant le Quartet, demandant la mise en place d’un mécanisme financier temporaire international. Nous l’avons obtenu pour les questions de santé. Mais il faut bien reconnaître que les taux de mortalité, les taux de mortalité néo-natale dans les Territoires palestiniens atteignent des sommets effrayants et tous les ingrédients sont là pour faire repartir le conflit de manière terrible. Le représentant du Secrétaire général des Nations unies a dit l’autre jour que c’était une bombe à retardement. Nous sommes tout à fait d’accord là-dessus.

Dans ces conditions, la France a un calendrier. La France souhaite dans un premier temps qu’il y ait une libération du caporal Shalit, qu’évidemment Israël puisse avoir une attitude, non pas agressive, mais au contraire positive, en particulier vis-à-vis de la bande de Gaza et il doit y avoir aussi pour nous Européens et pour nous Français une attention particulière sur un phénomène politique majeur qui peut se passer dans les prochaines semaines. C’est la possibilité de la formation d’un gouvernement d’entente nationale autour de Mahmoud Abbas, ce qui permettrait, je l’espère, d’avoir une vision différente, en particulier sur les trois principes que nous avons toujours demandés au Hamas : renoncer explicitement et publiquement à la violence, reconnaître Israël et reconnaître les accords entre l’OLP et Israël.

Vous posez la question du Conseil de sécurité. La France ne voit aucun inconvénient à aborder le problème du conflit israélo-palestinien au Conseil de sécurité. Nous disons simplement qu’il faut être prudent car nous avons vu des échecs dans les mois et les années passés lorsque nous avions parlé de cela trop rapidement. Et la pire chose serait, encore une fois, la division de la communauté internationale sur ce dossier. Il faut au contraire montrer que nous sommes tous rassemblés pour trouver une solution au Processus de paix. Mais là où vous avez tout à fait raison, c’est qu’il n’y aura jamais de stabilité régionale tant qu’il n’y aura pas un processus de paix effectif, durable et à long terme au niveau du conflit israélo- palestinien.

Q - (Sur le Darfour et sur une éventuelle participation française à cette opération de maintien de la paix)

R - Sur le Darfour, je crois que nous sommes en train de vivre une situation que je qualifierais de dramatique, un peu plus tous les jours. La situation humanitaire, effrayante, a fait déjà plus de 300.000 morts et plus de deux millions et demi de personnes déplacées. Dans ces conditions, une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, la résolution 1706, a décidé il y a quelques jours le transfert des opérations de maintien de la paix de l’Union africaine vers les Nations unies. Je me permets de vous rappeler que c’est l’opération de maintien de la paix des Nations unies la plus importante depuis la création des Nations unies, avec un plafond jusqu’à 20.000 hommes, 15.000 soldats et 5.000 policiers.

Nous disons combien il est important aux autorités de Khartoum de permettre ce transfert. Le Secrétaire général des Nations unies, M. Kofi Annan, qui était sur place il y a quelques jours, l’a redit. Il me paraît important que ce transfert se fasse et que nous puissions très rapidement arrêter le drame humanitaire que cela représente. La France fera tout pour que ces accords de paix puissent se faire. Mais, comme je l’ai dit hier à mon collègue des Affaires étrangères soudanais que j’ai eu longuement au téléphone hier matin avant de m’envoler vers les Emirats Arabes Unis, il est important en effet d’accepter cette résolution et en même temps, il faut respecter la souveraineté du Soudan. Ce ne peut être fait qu’avec les autorités soudanaises, pas contre les autorités soudanaises, mais en leur tenant le langage de la vérité, le langage de la transparence, le langage sur la nécessité d’envoyer des troupes onusiennes au Darfour.

La France participe déjà à de très nombreuse opérations. Le chef de l’Etat qui est chef des armées devrait décider dans quelles conditions la France participerait.
En tout cas, la France participe déjà politiquement à ce débat. Ce serait au chef des armées à décider cela./.

publié le 12/09/2006

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